Jacques Prévert : Page d’écriture
Deux et deux quatre
quatre et quarte huit
huit et huit font seize…
Répétez ! dit le maître
Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize.
Mais voilà l’oiseau lyre
qui passe dans le ciel
l’enfant le voit
l’enfant l’entend
l’enfant l’appelle
Sauve-moi
joue avec moi
oiseau !
Alors l’oiseau descend
et joue avec l’enfant
Deux et deux quatre…
Répétez ! dit le maître
et l’enfant joue
l’oiseau joue avec lui…
Quatre et quatre huit
huit et huit font seize
et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?
Ils ne font rien seize et seize
et surtout pas trente-deux
de toute façon
ils s’en vont.
Et l’enfant a caché l’oiseau
dans son pupitre
et tous les enfants
entendent sa chanson
et tous les enfants
entendent la musique
et huit et huit à leur tour s’en vont
et quatre et quatre et deux et deux
à leur tour fichent le camp
et un et un ne font ni une ni deux
un à un s’en vont également.
Et l’oiseau lyre joue
et l’enfant chante
et le professeur crie :
Quand vous aurez fini de faire le pitre
Mais tous les autres enfants
écoutent la musique
et les murs de la classe
s’écroulent tranquillement
l’encre redevient eau
les pupitres redeviennent arbres
la craie redevient falaise
le port-plume redevient oiseau.
Dans ce poème de Prévert j’ai dépisté trois courants de pensée que j’ai
décrit par la suite. Le premier (a.) est la pensée de Jean-Jacques
Rousseau, la deuxième (b.) est l’esprit anti-intellectuel et
anti-académicien qui peut être observée dans les établissements d’éducation
d’aujourd’hui ainsi le phénomène de la raison ambiguë
que j’ai trouvé decrit chez Laurent Le Coustumer
et la troisième (c.) est l’existentialisme de Jean-Paul Sartre.
Dans son poème « Page d’écriture » Prévert donne une bonne
illustration de la pensée de Jean-Jacques Rousseau. On pourrait éclairer le
point central de cette philosophie de manière concise comme suit: « Bas la
civilisation, vive la nature ». Pour Rousseau, la civilisation est une
menace, la civilisation et la culture en générale empêchent l’homme à vivre
librement comme un sauvage heureux. On voit cette pensée dans le poème de
Prévert, surtout à la fin: Les murs de l’école s’écroulent, la craie redevient
falaise, le porte–plume redevient oiseau, etc.. C’est-à-dire on quitte la civilisation,
tout ce que l’homme a acquis en utilisant ce que la nature offre. On jète tout
cela par terre et on recommence de vivre dans la nature sauvage comme un
oiseau, comme un animal (un singe ou un chameau).
Il y a aujourd’hui une tendance animiste dans l’école. On initie les élèves
à une religion semblable à celle qu’ont beaucoup de tribus dans les forêts de
pluie tropiques. On retourne à l’âge de pierres, on devient des
cannibales. « L’oiseau-lyre »
de Prévert mène les enfants dans le jongle, dans la terre sauvage. Ceci peut
être intéressant, captivant et passionnant pour le moment, mais alors les
conséquences sont la drogue, la désorientation, l’illusion trompeuse, la
violence, l’esclavage, la barbarie, l’incapacité d’utiliser ce que la réalité
et la nature offre, l’incapacité de se débrouiller dans ce monde, l’incapacité
de sortir du stage de mineur, l’incapacité de pouvoir se battre
intellectuellement, la lobotomie intellectuelle, l’immoralité, le divorce, etc.
Il existe un véritable culte autour de l’enfant dans l’esprit du roman
« Elise » de Rousseau. L’enfant, il est au centre, il ne faut pas le
contredire, il ne faut pas le corriger, il ne faut pas l’exercer, il ne faut
pas le cultiver, il ne faut pas lui donner des outils pour pouvoir exploiter la
nature d’une manière intelligente et responsable. C’est, bien sur, une réaction
partiellement justifiable aux multiples injustices qui ont été commises contre
les enfants. C’est un symptôme souhaitable qui atteste le fait qu’une société
est riche, que ses enfants ont le droit d’être enfants au lieu d’être exploités
comme ouvriers derrière les coulisses, comme main d’œuvres sans salaire. Or, il
faut être conscient du fait que dans la plupart de pays, et même dans les pays
les plus riches en Europe, il y a des enfants qui n’ont justement pas le temps
pour le repos et le jeu et qui ont peut-être l’accès, mais pas la possibilité
réelle, de participer à des activités culturelles et artistiques, chose que
l’article 17 de la convention des droits de l’enfant de 1989 exige. Mais, en
mettant l’accent sur le droit de l’enfant absolument justifiable et nécessaire,
de pouvoir développer son imagination, d’avoir un accès à la réalité non
seulement par l’exercice (voire la « répétition »), mais aussi par le
jeu, on est aujourd’hui arrivé à l’autre extrémité sur l’échelle pédagogique,
c’est-à-dire lorsque dorénavant on n’accordait pas le droit d’être enfant à
l’enfant et on lui volait son enfance, la situation aujourd’hui est telle que
maintenant on ne donne carrément plus la possibilité à l’enfant de devenir
adulte, on le prive d’une éducation solide, on le laisse jouer et jouer sans
cesse, et on ne développe pas sa capacité de discerner, de se rendre compte des
choses, d’analyser, de critiquer avec précision et indépendamment (non selon
des courants qui passent avec la mode ou des ententes de groupe), et, ce qui
est le pire, on le séduit avec une religiosité globale type « New
Age », de chercher en vaine de la protection dans l’irréalisme, dans le
surréalisme. Déjà il y a des professeurs universitaires que se plaignent, que
les étudiants ne soient plus capables d’étudier, notamment c’est la capacité de
penser analytiquement et de s’exprimer de manière tranchante qui manque,
d’après ces professeurs.
La philosophie de Rousseau est une illusion tragique, elle mène l’humanité
non vers la liberté, mais vers le totalitarisme. Bien que la critique de
Jacques Prévert soit utile en démontrant la bigoterie d’un style archaïque
d’enseigner, il faut prendre conscience des résultats que des philosophies
telles que celle de Prévert, de Sartre et de Rousseau ont eues dans le domaine
de l’éducation entre autres, du prix que l’on a du payer pour la liberté à
courte vision et trompeuse qu’ont offert ces philosophies. C’est bien avec un
« oiseau-lyre » type Prévert de temps en temps, le jeu et la
distraction ont leur place, mais lorsqu’on considère l’ampleur des efforts
auxquels on s’adonne aujourd’hui pour initier les enfants à l’irréalisme et
même à l’occultisme, « l’oiseau-lyre » est bien devenu un véritable
démon, une chauve-sourie monstrueuse et destructrice.
L’expression commune « Tout condamné à mort aura la tête
tranchée » a été ré-écrit de Jacques Prévert dans sa fameuse parodie
« Education Nationale: Tout condamné à vivre aura la tête
bourrée » ; mais si l’on veut trouver une expression tout aussi de
concise, qui décrit le système scolaire d’aujourd’hui, il faut ré-formuler ce
slogan encore une fois, en disant : « Education Globale: Tout
condamné à y passer aura la tête lobotomisée », car, aujourd’hui on ne
court plus le risque d’avoir la tête « bourrée » en école, par
contre, il y a un esprit anti-intellectuel et anti-académicien qui règne.
Dans quelques pays on rend les élèves plus bêtes systématiquement. On leur
cultive le respect d’eux-mêmes, on leur donne « un oiseau » pour
« cacher dans le pupitre » main on ne leur donne pas des
connaissances objectives, une formation solide basée sur des faits. Au lieu de
cela, on les socialise et on les manipule avec des techniques de psychologie et
de parapsychologie. Les profs ont devenu des thérapeutes, qui demandent les
élèves constamment, s’ils sont heureux, des animateurs, qui s’efforcent à leur
offrir de la distraction. L’école, aujourd’hui, est pleine des « oiseaux »
alors qu’ils n’y restent que très peu de professeurs véritables, qui puissent
aider les enfants de décoder les mystères de la réalité. Au lieu de cela, on cultive une fausse
conscience propre de l’élève.
La conception de soi du typique élève d’aujourd’hui est comparable à un
ballon que l’on dilate avec du gaz. L’élève ne sait pas s’exprimer proprement
en parlant – mais, tant pis, on lui dit qu’il a ses propres opinions et qu’il
est très original. Du gaz en plus. L’élève ne sait pas calculer, il ne sait pas
mettre ses pensées en ordre, il ne sait pas analyser les pensées des autres
d’une manière vraiment critique – mais, tant pis, on lui dit qu’il est très
critique et lui donne des compliments lorsqu’il critique toute chose d’une
manière imprécise et flue. Du gaz en plus. L’élève ne sait pas s’exprimer en
écrit – mais, tant pis, on le laisse écrire d’une manière associative,
c’est-à-dire en mettant des mots venus dans la tête spontanément, sans liens
logiques, et puis on le complimente en disant, tiens, il y a une grande
créativité, un grand potentiel en toi, cher élève. Du gaz en plus. Puis, un bon
jour, il y arrive un vicaire dans l’école qui le confronte avec la réalité
objective des choses et du monde, l’élève parcourt donc le processus pénible de
se rendre compte de son vrai état et du fait qu’il ne sait pas se débrouiller
avec les systèmes logiques et préétablis de l’univers, qu’il n’a pas reçu les
outils pour en profiter, de cette réalité objective. Le ballon brise avec une
terrible explosion. À ce moment-là, toute sa formation « sociale » ne
l’empêchera pas de réagir violemment. Si, par contre, l’élève quitte l’école
avec le ballon encore intact, il l’aura brisée à une autre rencontre avec la
réalité, et va alors se droguer pour pouvoir échapper de nouveau à cette
réalité brisante, pour avoir de nouveau le sentiment artificiel qu’il avait à
l’école, le sentiment qu’il est en dessus de toute chose, qu’il est au-delà de
toute critique véritable.
Un des effets pervers principaux de l’esprit
anti-intellectuel est d’engendrer ce que l’on peut appeler une nouvelle forme
de rationalité, une raison ambiguë, où le consensus devient la chose la plus
importante. (Ici je me suis laissé inspirer par un article sur la
philosophie de Karl Popper, écrit par Laurent Lecoustumer, où l’on va trouver
une section nommée « la raison ambiguë », de laquelle j’ai retiré des
idées principaux et tournures pour ce qui suit, voir sur http://laurent.lecoustumer.org/index.htm
Cette raison ambiguë
se caractérise par un manque de hardiesse, par un refus de voir les choses
telles comme elles sont, par une fuite de la réalité et face aux difficultés
réelles de la compréhension et du dialogue. Il y a là une attitude de tiédeur
intellectuelle, l’absence d’audace et les tendances (peu conscientes) à
décliner la responsabilité, à camoufler ses penchants primitifs derrière de
prétendues grandes idées (artistiques, fantaisistes, créateurs, globalisateurs,
d’environnement, de solidarité cosmopolitisme, etc.). La raison ambiante est
donc également une raison prétextuelle. Mais elle n’est que rarement
manipulatrice par calcul: Elle fonde plutôt toutes les bassesses involontaires
et s’ingénie à bien les maintenir diffuses et enfouies pour éviter d’avoir à en
rendre compte. Cette une espèce d’impersonnalité irresponsable qui apparaît
souvent à la surface dès qu’une situation gênante, délicate, déséquilibrante
ou, plus simplement, inhabituelle, se présente.
Le meilleur exemple
en sont les "effets de foule". C’est que lorsqu’une foule
"fait" quelque chose, personne n’est responsable, il y a là un effet
de la dictature de la soi-disant opinion publique. Tous les enfants
écoutent « l’oiseau », tous les enfants écoutent la même musique - il
n’y a pas d’enfant qui proteste, qui préférait une autre musique, qui voudrait
de l’enseignement véritable, qui voudrait bien que l’école reste. Tous sont d’accord
que l’école s’écroule. La dictature de l’opinion publique a une mentalité qui
s’est dérivée du monde économique. Lorsqu’un agent publicitaire a besoin de
savoir à quel type de produit, par exemple, va la préférence des enfants
(consommateurs de musique, par exemple), il va lancer une enquête et faire une
statistique, de laquelle son patron pourra extirper une "préférence
moyenne".
Cette mentalité de
publicité et des statistiques se trouve également à l’école. Par exemple, on ne
se pose même plus la question s’ils ne puissent pas être des enfants dans une
classe dont les parents écoutent de la musique plus cultivée et sophistiquée
que celle qui corresponde à la préférence moyenne. On met la musique pop
et il va de soi que tous les enfants l’aiment. Or, il a été documenté, que les
enfants qui dès leur petite enfance ont grandi avec de la musique classique,
sont plus capables d’apprendre des langues, par exemple. Mais le professeur
moderne introduit l’anti-culture de boîte (disco) en classe sans scrupules, il croit
en effet même que par cela il libère les enfants, notamment de la culture de
leurs parents. Et voici l’invention de l’opinion publique, cette moyenne
qui n’est à proprement parler l’opinion de personne mais qui est pourtant
censée être celle de tout le monde. L’enfant singulier disparaît dans la foule
des autres enfants, qui sont tous du même avis, bas avec l’école, qu’elle
disparaisse. C’est ainsi que la raison ambiante se dote d’un "point de
vue" soi-disant commun et se manifeste par une simulation d’existence qui
va lui permettre de se faire respecter, voire craindre, et d’imposer sa
mollesse consensuelle à tout le monde.
C’est ici que l’on
retrouve l’effet pervers de l’objectif presque obsessionnel de rendre la
société harmonieuse dans l’esprit de l’idéalisme anarchique de Rousseau et de
Prévert, d’en faire une société exempte de conflits à tout prix (chose pour
laquelle on envoie des porteurs de voix potentiellement critiques à l’étude
historique des guerres). Les techniques de management, par exemple, sont
organisées (spécialement aux Etats-Unis) autour de l’évitement systématique du
conflit. Une personne qui est d’un avis non-conformiste, qui croit que ce soit
sa responsabilité d’avertir les autres, et caricaturée comme un professeur
d’autrefois qui crie et qui râle sans cesse. Qu’il se tait, celui-là, on n’a
pas besoin de lui. Mais ce que l’on oublie ou ignore, c’est que ce n’est pas
seulement le professeur que l’on met à silence, on éteint également la
critique, on rend impossible toute correction pour le mieux, on empêche
l’ajustement de ce qui est faux objectivement. Dans la même optique, toute
sorte de conflit intellectuel est associée à la violence et au désordre
destructeur. C’est une vraie culture, voire un culte, du consensus, autrement dit
de la recherche du terrain d’entente, fût-il ridiculement petit et stérile.
Un des conséquences
de l’obsession consensuelle est la recherche frénétique de l’harmonie à tout
prix. Ceci entraîne l’abandon, voire le rejet, de toute attitude ou forme d’expression
critique. Tout ce qui est négatif (et l’un des ressorts de la critique
est la négation, c’est-à-dire un « professeur » qui dit « ceci
est n’est PAS correct ») est d’une manière ou d’une autre vue comme un
brouillage de la communication entre les hommes, un sabotage du bonheur, qu’il
faut éviter à tout prix. Critique et négation sont en quelque sorte
diabolisées: D’après la raison ambiguë, il faut « être positif », il
faut laisser chanter « l’oiseau-lyre », l’irrationalité, le non-sens,
qu’il chante ce qu’il veut.
Pour permettre
d’arriver à un consensus, il faut sacrifier ses réticences ou tout du moins les
taire un moment pour simuler un accord; toute attitude critique est donc fort
mal venu, on supporte difficilement les scrupules, les doutes, et on supprime
le développement d’une capacité approfondie d’analyse et de critique. On se
méfie de toute sorte de connaissance compétente, on préfère donner de la place
au dilettantisme et à la critique spontané et flue. On rejète la précision,
l’exactitude, l’évaluation sophistiquée et profonde.
L’obsession du
consensus représente donc un danger intellectuel. La raison ambiante peut en
conséquence également être appelée raison consensuelle. L’esprit critique,
longuement défendu dans le passé, et qui est un élément indispensable de toute
véritable civilisation humaine, ne se laisse point satisfaire avec une seule
opinion moyenne. Vouloir l’harmonie est une chose; une autre est de la faire
passer par l’éradication dans l’œuf de toute dissension en instaurant un modèle
unique de pensée. Jacques Prévert se déclare pacifiste et protecteur de la
nature, chose qui à la surface semble souhaitable, aucun homme voudrait nier le
besoin de la lutte contre la guerre et l’exploitation irresponsable, voire
destruction, de la nature. Mais si cette pacification, cette conservation de la
nature doit passer par l’abêtissement, par l’abolition de
« l’écriture », des sciences et des lettres, on est en droit de s’en
méfier. En outre, un tel idéal est nocif pour l’idée même de paix. En effet, en
proposant le nivellement comme seule façon d’harmoniser les relations humaines,
on offre maladroitement des arguments en faveur des conflits et rapports de
force, car, si l’alternative est: La lobotomie ou la guerre, il ne faut pas
s’étonner de voir des individus prendre les armes. Le nivellement des hommes à
travers le retour à la nature dans l’esprit de Rousseau et de Prévert signifie:
Aucun enfant sage ne serait tolérée, on ne donnerait plus des possibilités aux
enfants qui désirent apprendre des choses, ces enfants-là seraient estampillés
avec la marque du bouc-émisseur par
leurs professeurs.
L’alternative à la
raison ambiante ou consensuelle est la rationalité critique. L’attitude
critique n’exclue point, comme on l’a souvent prétendu, une certaine ouverture
d’esprit, une qualité morale participant d’une éthique de la compréhension,
c’est-à-dire de l’effort pour co-exister dans le calme et l’écoute. Au
contraire, c’est justement la rationalité critique qui donne à des croyances
alternatives le droit d’exister, alors que la raison ambiante cherche à niveler
tout dans un grand amalgame uniformisé.
La rationalité
critique s’oppose aux sophismes obscurantistes et à la propagande qui mésuse du
langage; on peut même dire que la tradition de la critique est une tradition de
la raison proprement dite, elle consiste entre autres choses en
une discipline qui s’impose de parler et de penser de manière claire,
chose qui devient de plus en plus dure pour les victimes de l’éducation globale
d’aujourd’hui avec sa destruction de toute connaissance objective, avec sa
mentalité anti-intellectuelle et anti-académicienne et son abandon des
disciplines de pensée mathématiques et scientifiques ainsi que de toute sorte
de discipline intellectuelle en générale. On fuit la vérité objective, on
considère toute forme d’objectivité une menace.
La barbarie est
toujours à nos portes et c’est le devoir de tout homme responsable et qui
en soit capable, de lutter contre la raison ambiguë, contre l’irrationalité, de
veiller sur notre civilisation au lieu de la laisser proie aux facteurs
gravitationnels, anthropiques, de la barbarie et du totalitarisme.
Jean-Paul Sartre et Jacques Prévert étaient des contemporains et, s’ils ne
se sont pas influencés l’un l’autre, au moins il peut être documenté que
Jacques Prévert était influencé de Sartre. Par exemple le poème « Le
Sultan » de Prévert reflète les pensées de Sartre concernant la relation
entre le bourreau et sa victime exprimée lors de ses écrits contre la torture
en Algérie dans les années 1956-1962. Sartre avait décrit la relation entre
bourreau et torturé comme une espèce de perversion sexuelle, où le bourreau s’approche
du torturée et s’uni avec lui d’une manière qu’il devient une victime lui-même
en quelque sorte. Dans le poème de Prévert le Sultan demande au bourreau de le
tuer lui aussi à la fin, comme un climax des ravages que le bourreau ait fait
préalablement à l’ordre du Sultan. L’unité perverse entre bourreau et victime
s’exprime dans les dernières lignes du poème de Prévert : « Mais
reste là bourreau/ Là tout près de moi/ Et tue-moi/ Si jamais je me
rendors. »
Pour Sartre il n’y a point d’univers existant en soi; en continuant dans la
tradition phénoménologique de Husserl et de Heidegger, il réduit tout à la
subjectivité de l’homme particulier. « L’existence précède
l’essence » était un des slogans bien connus de Sartre. C’est-à-dire,
l’essence, la réalité objective, l’harmonie préétablie de laquelle parlaient
Leibniz, Descartes et Spinoza, n’existe pas, mais « l’existence »,
l’expérience d’un homme particulier, qui s’authentifie par des actes à choisis
par lui, l’impression que cet homme aura des choses, c’est la seule chose de
laquelle on peut être sur.
Cette pensée est illustrée dans le poème « Page d’écriture » de
Prévert. Il y a là un « conflit » entre la réalité, représentée par
des exercices de calcul stupides d’une pédagogie irréfléchie (deux et deux font
quatre, etc.) et l’irréalité, représenté par « l’oiseau lyre » qui
soudainement fait son apparence dans la classe et libère les enfants de
l’école. Pour Prévert le fait que huit et huit fassent seize, c’est l’essence,
mais attention, l’existence précède cette essence et Prévert va alors s’en
foutre du résultat (seize et seize qu’est-ce qu’ils font ? Ils ne font
rien seize et seize… ils s’en vont… ils fichent le camp…). L’oiseau,
l’expérience qui est une expérience qui peut être partagée et est accessible
uniquement par les enfants impliquées, c’est l’existence, est c’est cela qui
précède, qui est plus important.
Prévert voit dans l’irréalité une modalité de pouvoir échapper à la réalité
qu’il considère une menace, représentée par un professeur-dictateur furieux qui
n’arrête pas à crier et à râler. On pourrait nommer cette stratégie
philosophique comme une rationalisation de l’irrationalité ce qui est en
effet un terme que Herbert Marcuse utilisait pour décrire les phénomènes
socio-religieux qui accompagnèrent et facilitaient la venue du nazisme en
Allemagne pendant les années trente.
Prévert est un anarchiste, « un dromadaire mécontent » qui, au
lieu de s’exercer à pouvoir contredire d’une manière intelligible et
constructive un professeur ou un conférencier ennuyeux et stupide (comme dans
sa courte histoire « Le dromadaire mécontent »), va tout simplement
mordre le conférencier ou bien il laisse l’école « s’écrouler
tranquillement » (comme dans ce poème « Page d’écriture »). Voilà de l’inspiration pour l’esprit
anti-intellectuel et anti-académicien d’aujourd’hui.
Sartre n’est pas un anarchiste, mais il a sans doute inspiré Prévert avec
ses pensées d’existentialisme, notamment avec sa formule « l’existence
précède l’essence ».
Prévert s’oppose à la dictature des « maîtres », (« … les
maîtres avec leurs prêtres et leurs reîtres … », comme il s’exprime
dans un autre poème). Ces « maîtres » (et dans ce poème c’est le
professeur qui est désigné par ce terme-là) sont en quelque sorte la même chose
que sont les « chefs » dans la pensée de Sartre. Ces « chefs » sont des salauds,
des lâches, des gens sans engagement et surtout, ce sont des gens de « mauvaise
foi », c’est-à-dire des gens qui ne s’authentifient pas par des actions
par lesquelles ils pourraient changer leurs entourages. Ces « chefs »
ou « maîtres » ne sont pas des hommes, ce sont des êtres-machine, des
roues à dents dans une machine immense où ils effectuent chacun une toute
petite corvée, insignificative en soi, mais efficiente pour l’oppression des
autres. Pour Sartre (et, c’est sans doute aussi le cas pour Prévert) il faut se
libérer de ce monde de la mauvaise foi, il faut échapper à ces systèmes
d’oppression générale, par une authentification existentialiste, voire par
l’irrationalité que Prévert offre dans son poème – se laisser emporter par
l’oiseau-lyre pour arriver dans son pays d’imagination où il n’y ait plus cette
oppression. On pourrait presque dire, que c’est une espèce de salut métaphysique
qui est offert ici, bien que Sartre, se trouvant dans le courant de la pensée
marxiste d’après laquelle toute religion (et donc métaphysique) n’est que de
l’opium pour le peuple, détestait et évitait autant que possible la notion de
la métaphysique. Mais c’est justement
ici que l’on voit l’impossibilité des hommes de vivre sans une idée de
libération, sans une vision d’exode, sans une perspective qui va au-delà de la
vie quotidienne. Et si alors Dieu (notamment le Dieu de la Bible) est rejeté,
on arrive automatiquement à une métaphysique de l’irrationnel – il faut alors
qu’un oiseau-lyre « passe dans le ciel » et sauve l’enfant
(«… l’enfant l’appelle / sauve-moi… »). Il est bien claire qu’ici il n’est pas seulement question d’être
sauvé pour une journée, afin d’échapper à une journée scolaire, ici Prévert
parle d’un salut général, il veut que les hommes soient sauvés de la réalité
imposée par les « maîtres ».
Le poème de Prévert annonce la venue de « l’oiseau » et la
disparition du professeur, du « maître ». Il est une déclaration
violente contre toute forme d’autorité parentale ou éducative. À l’autre côté,
comme il avait été signalé déjà plus haut, le « choc » que Prévert
causait dans son temps était, bien entendu, nécessaire, c’était une gifle dans
la face d’un système d’enseignement encroûté, immobile, inflexible, où les
enfants passaient afin d’y sortir comme des arbres taillés comme dans un parc à
la française. Ce système ne laissait point de la place pour l’imagination, pour
le réfléchissement artistique et créative, pour le jeu, pour la musique, pour
la beauté, pour le chant. Sa réaction, malgré tous les problèmes philosophiques
décrits plus haut, est donc à sa place.
Prévert est décédé en 1977. Pendant ce temps-là, il s’est passé une
génération entière. Ne serait-il pas le temps de sortir des années soixante-dix
pour s’apercevoir de la vraie situation d’aujourd’hui, qui est fondamentalement
différente face à celle de Prévert ?
Car, aujourd’hui c’est n’est plus le « maître », le professeur
qui règne, c’est « l’oiseau ». « L’oiseau » chante et gare
à celui qui ne tourne pas en rond comme tout le reste! Le professeur, quant à
lui, il est mort, il n’existe plus, on l’a exilé. Ce qui reste sont des
animateurs qui chantent la flûte au tact du chant de « l’oiseau »
afin de pouvoir emmener les rats en dehors de la ville d’Hamelin. Aujourd’hui,
le « maître », c’est « l’oiseau », et il s’est mis sur le
trône de la dictature intellectuelle qu’autrefois était occupé par le
« maître » d’autrefois, par des professeurs qui faisaient
« répéter » des élèves anémiques avec des faces grisâtres.
Aujourd’hui la dictature de l’école n’est plus en noir et blanc, elle est en
couleurs, mais en dehors de cela, il ne s’est produit aucune « libération »
au fond - on a tout simplement transféré la dictature dans le monde de
l’irréel, ce que rend le problème encore plus difficile.
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Réforme Continuelle »
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