Jean-Paul Sartre (1905-1980) « Les mains
sales » (1948)
1. Un sommaire de l’action
L’action de la pièce de théâtre « Les mains sales » se passe
durant la deuxième guerre mondiale dans un pays imaginaire,
« l’Illyrie ». La pièce commence par une scène entre Hugo et Olga.
Hugo avait justement été libéré d’un emprisonnement qui normalement aurait duré
plus longtemps, mais il avait été libéré avant terme à cause de sa bonne
conduite. Hugo arrive alors chez Olga, qui habite dans la maison qui sert de
siège clandestin du parti communiste, dont elle, ainsi que Hugo, sont membres.
Olga ne s’était pas attendue à la venue de Hugo, elle est donc surprise et elle
n’a pas de la confiance en lui au début. Hugo, quant à lui, n’est pas sûr non
plus en ce qui concerne la position que le parti aurait prise à son propos.
Pendant sa détente (« en taule ») il avait reçu des pralines au
chocolat intoxiquées (qu’il n’avait pas mangé lui-même) et il se demande si le
parti les avait envoyées pour se débarrasser de lui. Et en effet, les leaders
du parti le considèrent un danger, il y a quelque chose que Hugo sache et qui
gêne le parti. Lorsqu’ils arrivent, Olga cache Hugo dans sa chambre. Les
leaders (qui avaient poursuivi Hugo depuis sa libération) demandent alors d’y
avoir accès pour pouvoir tuer Hugo. Mais Olga le défend en disant qu’il faut
lui donner la possibilité d’expliquer son point de vue sur cette
« chose ». Après cela on pourrait soit le tuer soit le reprendre
comme un collaborateur du parti. Elle se propose (surtout à cause de ses
sentiments personnels pour Hugo) d’agir comme un juge interrogateur. Les
leaders doivent attendre jusqu’à minuit, à ce moment-là Olga leur dirait oui ou
non à propos de Hugo. Hugo commence alors de raconter son histoire à Olga.
L’action suivante de la pièce est donc une rétrospective qui est servie devant
nous comme une parallèle (plus neutre) avec l’histoire que Hugo confiera à
Olga. La pièce se terminera avec l’unique scène du septième tableau, une scène
dans la chambre d’Olga, où nous serons présentés avec le résultat de cette
interrogation.
Cette partie rétrospective (tous les tableaux en dehors du premier et du
septième) nous révèle alors le fond explicatif pour ce qui se passait dans le
premier tableau. Nous entendrons maintenant pourquoi Hugo était « en
taule », pourquoi Olga se méfiait de lui au début et pourquoi les
camarades communistes voulaient le tuer.
Hugo est le fils d’une famille bourgeoise mais à un moment donné il entre
dans le parti communiste pour des raisons intellectuelles. Ayant une formation
universitaire derrière lui, il sert le parti comme rédacteur de leur journal
politique clandestin, une tâche risquante, car le parti est recherché par le
militaire à cause de ses actes de terrorisme. Mais Hugo n’est pas satisfait, il
veut faire quelque chose de plus risquant que d’écrire des articles politiques,
il voudrait faire sauter un pont, tuer quelqu’un de la police ou de la milice
ou faire autre chose de spectaculaire pour le parti. On lui confie alors la
tâche d’assassiner Hoederer, un leader communiste, qui, d’après l’avis du
cercle communiste duquel Hugo fait partie, mène une politique trop diplomatique
et compromettante. Hoederer est la personnification du pragmatisme et réalisme
politiques, il s’approche au régent de l’Illyrie et du « pentagone »
(c’est-à-dire d’un parti conservateur) pour éviter des luttes qui entraîneront
beaucoup de pertes de vie d’hommes et pour assurer à son parti une
représentation dans le parlement de l’Illyrie. Hugo est infiltrée dans la maison
de Hoederer comme secrétaire émis du parti qui prétend vouloir aider Hoederer
par cela. Pour sembler encore plus innocent, Hugo est accompagné par son
épouse, Jessica, qui n’est pas membre du parti et qui se moque des convictions
politiques de son époux. Le revolver que Hugo a sur lui échappe à la fouille
des gardes du corps Slick et Georges parce que Jessica le cache dans son
corsage. Hoederer est conscient du fait que l’on désire l’assassiner, c’est
pour cette raison-là qu’il se tient des gardes de corps. Hugo tarde de
l’assassiner, car il ne trouve pas des occasions opportunes, c’est ce qu’il dit
à sa femme qui bien sûr ne croit pas à cette excuse mais se moque de lui en
disant qu’il ne savait pas se débrouiller dans le monde des hommes véritables,
qu’il n’avait pas du courage, etc. En plus Hugo et Jessica commencent à trouver
Hoederer aimable et Jessica prie donc Hugo de ne pas le tuer. À un moment donné
elle va même parler Hoederer des plans d’assassinat de Hugo. Hoederer réussit
alors de désarmer Hugo après lui avoir donné une chance de se laisser tuer par
lui en lui tournant le dos, sachant que Hugo a le revolver sur lui. Hoederer ne
veut pas se venger de Hugo pour son intention de l’assassiner, car il voit dans
Hugo un potentiel collaborateur à lui. Il le soumet à une analyse approfondie
de ses motivations, qu’il considère destructeur et anarchiste. Croyant dans la
possibilité d’une espèce de conversion politique de la part de Hugo,
Hoederer le traite comme un père ou un grand frère. Hoederer est optimiste, il
croit dans la possibilité de l’homme de se changer pour le bien, cette foi il
l’applique autant à l’individu qu’à la société.
Cependant, lorsque Jessica se met à séduire Hoederer, Hugo les surprend et,
en prenant le revolver qui se trouvait toujours dans le bureau où Hoederer
l’avait mis sans l’enfermer, tue Hoederer qui en mourant empêche son garde de
corps Slick de tuer Hugo en disant que Hugo l’avait tué par jalousie et que
Hoederer avait couché avec Jessica, chose qui en effet, n’avait pas été le cas.
Par cela le sixième tableau se finit.
Dans le septième tableau Olga se montre content du fait que Hugo avait en
effet tué Hoederer par jalousie, chose qui pourrait lui donner une chance
d’être récupéré, car à ce moment-là, le parti avait adopté la politique de
Hoederer. Les camarades croyaient que Hugo avait seulement arrangé son meurtre
de manière que les autorités croient que la jalousie et non des motifs
politiques étaient sa raison de tuer Hoederer. Maintenant, le fait que Hugo
déteste toujours la politique de Hoederer pèse lourd dans les yeux des
camarades, qui maintenant ont peur que Hugo puisse publier le fait que le parti
même ait tué Hoederer. Le parti préférerait que le monde reste dans l’ignorance
quant à la cause de la mort de Hoederer. Or, pour le monde l’explication la
plus évidente serait que les nazis où quelqu’un d’un autre parti non-communiste
aurait tué Hoederer. Le fait que le parti lui-même ait ordonné sa mort ne
serait point de la bonne publicité pour le parti. On veut donc se débarrasser
de Hugo, car il « bavarde trop ». Olga cependant voudrait que l’on
accorde à Hugo la possibilité de continuer dans le parti sous un autre
pseudonyme.
Hugo se voit choqué du fait que son acte sera maintenant une chose de
laquelle on a honte et se décide, contre la volonté d’Olga, de se déclarer
« non récupérable », sachant que cela signifie sa propre mort.
2. Sartre comme un philosophe de l’engagement
politique
La pièce de théâtre « Les mains sales », faisant partie du genre
appelé « théâtre de situations », est une des œuvres écrits par un
intellectuel avec des convictions marxistes et socialistes qui ne sont apparus
que quelques peu d’années après la deuxième guerre mondiale est qui ont été
abusés pendant cette « guerre froide », qui alors avait commencé,
comme une source d’argumentation contre le communisme, chose qui n’avait point
été l’intention de l’auteur. Un autre exemple bien connu de ce phénomène est
l’apparition de la nouvelle satirique « Animal Farm » de George
Orwell, lui aussi étant socialiste, d’un œuvre émetteur des points forts de
jugements critiques sur quelques développements caractérisants du socialisme
dans le monde, notamment du stalinisme, et qui avait alors été bien accueilli
des représentants de convictions anti-marxistes, chose que George Orwell lui
non plus n’avait point désiré[1].
« Les mains sales » avait été écrit en 1948, une année qui sera
très importante dans l’évolution politique de Sartre. Il rejoindra le groupe
qui était à l’origine du R.D.R. (Rassemblement Démocratique Révolutionnaire).
En outre, il prendra position pour la création de l’État d’Israël. C’est aussi
vers la fin de cette année-là, que toute l’œuvre de Sartre sera mise à l’Index[2],
c’est-à-dire déclarée anathème par l’Église Catholique.
« Les mains sales » avait été le drame le plus populaire des
drames sartriens. L’année de son apparition faisait partie d’une époque de la
vie de Sartre pendant laquelle il devenait de plus en plus conscient de la
nature politique de toute existence humaine. En réfléchissant sur cette phase
dans sa vie, Sartre déclarera lui-même dans son autoportrait à soixante-dix ans
en 1975: « Tout homme est politique. Mais ça, je ne l’ai découvert pour
moi-même qu’avec la guerre, et je ne l’ai vraiment compris qu’à partir de 1945.
Avant la guerre, je me considérais simplement comme un individu, je ne voyais
pas du tout le lien qu’il y avait entre mon existence individuelle et la
société dans laquelle je vivais… j’étais l’ ’homme seul’, c’est-à-dire
l’individu qui s’oppose à la société par l’indépendance de sa pensée mais qui
ne doit rien à la société et sur qui celle-ci ne peut rien, parce qu’il est
libre »[3]. Pendant
cette époque-là, il critiquait non seulement « la bourgeoisie »,
voire « l’idéalisme bourgeois » et le « matérialisme
aveugle », mais aussi, comme Orwell, le néomarxisme stalinien
Cette époque marque donc un changement dans la vie personnelle de Sartre.
Son séjour en Allemagne nazie en 1933 l’avait déjà mis en rage, mais sa pensée
tournait quand même plutôt autour de lui-même, il était préoccupé de son propre
« salut personnel » à lui, pour ainsi dire, plutôt que d’un
« salut collectif »[4].
Mais ses expériences personnelles dans la guerre comme mobilisé et en captivité
allemande changeront son optique. Cette guerre le tira de son sommeil
individualiste. Laurent Gagnebin décrit cette métamorphose comme suit :
« Une perspective sociale va peu à peu se substituer… à une visée
exclusivement psychologique ou, plus exactement, la compléter.[5] »
À la lumière de cela nous ne sommes pas étonnés de trouver dans « Les
mains sales » des réflexions de Sartre sur lui-même. Dans la personne
d’Hugo, nous voyons le Sartre avant la guerre ou bien le jeune Sartre, avec
lequel le Sartre devenu mûr voudrait se débarrasser à fur et à mesure. Dans la
personne d’Hoederer nous voyons, en partie, une personnification des
alternatives politiques avec lesquels Sartre expérimente à l’époque, bien qu’il
les critique également fortement. Il n’est pas du tout d’accord avec le
pragmatisme de cet Hoederer, mais il réfléchit sur les conditions
philosophiques d’une application plus pratique de ses pensées en matière de
philosophie. Hoederer représente donc à un certain dégrée le Sartre mûr ou un
prototype d’un homme politique marxiste avec lequel Sartre désire s’associer
dorénavant. Cependant le héros véritable dans la pièce sera Hugo, c’est lui
seul, qui atteindra à une application conséquente de ce que l’on appelle la
liberté sartrienne. Il semble donc, que Sartre se voit lui-même dans une
tension entre ces deux personnages, d’un côté Hoederer, duquel il rejète le
fond philosophique, mais embrasse l’humanité et le sens de collectivisme
responsable, et de l’autre côté Hugo, qu’il rejète en tant que personnalité
irresponsable en soi, mais qui continue d’avoir ses sympathies sur le plan
philosophique.
D’un autre côté, on pourrait aussi interpréter la pièce de manière
suivante: Le réalisme de Hoederer, le fait que la vérité soit plus
« dense » chez lui que dans le monde autour de lui, est vue de Hugo
(et de Sartre) comme une menace. Il faut se rendre compte que pendant les
années 40 le monde intellectuel était conscient du fait que les leaders sans
scrupules des gouvernements totalitaires avaient monopolisé la
« vérité » de manière que ce ne soit exclusivement eux qui pourraient
définir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Arthur Koestler, par exemple,
écrivait pendant cette époque-là que l’histoire comme une science véritable se
serait terminée à l’an 1936, parce que dès cette année-là, le monde n’exigeait
plus que l’histoire comme science soit basée sur des faits. Le monde commençait
à avaler sans critique les interprétations du passé que les leaders politiques
fabriquaient et changeaient arbitrairement selon les besoins de leur politique.
Hoederer est donc décrit, peut-être, comme un tel leader, qui monopolise la
vérité, ce qui est illustré de manière humoristique par le fait que le café
qu’il boit, a un goût plus vrai dans sa bouche à lui que dans la bouche de
n’importe quel autre être humain. L’humanisme « réaliste » de
Hoederer, sa politique réaliste qui se change avec les « faits » et
qui sera plus tard adopté par le cercle communiste duquel Hugo faisait partie,
sont donc vus comme une menace, une trahison de toute idéal politique « pure »,
malgré les sentiments chaleureux que Hoederer a pour les hommes en général. Or,
il était typique pour cette époque que l’on se rendait compte des vrais motifs
derrière les différentes formes « d’humanismes » prétendues que les
dictateurs avaient montré à l’extérieur juste quelques peu d’années auparavant,
comme un camouflage. Hoederer, c’est « les mains sales », il a une
étique de situation, il s’adapte, il est utilitariste et matérialiste, est
c’est pour cela qu’il doit disparaître. Hoederer est une image du politicien qui
s’excuse pour sa politique changeante, pour le fait qu’il n’a pas de la suite
dans ses pensées en ce qui concerne ses idéals, pour le fait qu’il devient un
traître de l’idéologie, en désignant de l’index les « faits », les
« circonstances », les « chances politiques » d’un moment
donné. Hoederer est donc un opportuniste sympathique. Il s’en fiche de
l’idéologie, il vit pour la réalité; tandis que Hugo, bien entendu, est le
contraire. On s’aperçoit de la tension entre le matérialisme et l’idéalisme vécue
intensément par Sartre. Sartre essayait de trouver un chemin entre ses deux
courants philosophiques extrêmes et opposés, fait duquel la pièce « Les
mains sales » rend témoignage. En même temps il ne faut pas oublier non
plus que Sartre était fini avec l’existentialisme en 1945 d’après ses propres
mots et on pourrait donc s’adonner à des spéculations sur la question si la
création d’un Hugo n’était pas un ultime règlement de comptes fait par Sartre
avec son propre existentialisme.
Quelques passages dans « Les mains sales » portent l’empreinte de
points centraux de la philosophie de Sartre telle qu’elle avait été formulée
avant 1948. Parmi ceux-là, nous nous allons occuper en spécial de sa conception
de liberté ainsi que de ses racines dans la phénoménologie de Husserl et de
Heidegger. Comme conclusion je vais essayer d’interpréter la pensée sartrienne
comme étant d’un caractère intrinsèquement religieux.
Sartre nie toute forme de nécessité essentielle, de déterminisme et de
fatalisme. Il va même essayer d’ancrer ce programme philosophique à lui dans sa
théorie fondamentale d’ontologie : «Toute chose qui existe, s’est née sans
aucun motif[6] » Il préfère se débrouiller avec les problèmes
inhérents dans le relativisme ontologique qu’il est donc forcé d’accepter, au
lieu d’accepter la notion d’un ordre qui met les choses en séquence avant
qu’elles soient vécues, d’une harmonie préétablie leibnizienne ou même d’une
intelligence créatrice. Le plus grand problème pour Sartre est en effet le fait
qu’éventuellement et finalement quelque chose puisse exister du tout[7].
Au lieu de parler d’une corrélation entre liberté et nécessité, notamment une
nécessité déterminée par un ordre métaphysique ou tout simplement par des lois
de la nature, comme on l’avait fait traditionnellement dans la philosophie, la
conception de liberté sartrienne se trouve dans une tension dialectique entre
la liberté et la contrainte. Il isole donc l’homme de la nature, ce n’est que
l’homme qui intéresse Sartre, quant à la nature, qu’elle disparaisse, qu’elle
fasse qu’elle veut, cela n’a pas d’importance dans une philosophie faite
exclusivement pour l’homme dans la compréhension de Sartre.
Sartre avait vécu lui-même la limitation de sa propre liberté personnelle
lors de sa mobilisation en guerre, mais il nie comme même toute contrainte
extérieure. Comme mobilisé, il aurait pu se suicider ou il aurait pu déserter,
la guerre est donc finalement la sienne, c’est lui-même qui l’avait choisi, et
non son destin, il l’a méritée à cause de sa passivité. Il n’existe point de
destin, il n’y a rien de préétablie, tout pourra être changé par l’homme.
L’homme n’est pas « fait » pour quelque chose, il désigne son propre
« destin » d’après ces propres actions. Sartre nie l’existence d’une
contrainte extérieure, toute chose qui arrive à un homme, est le résultat non
de ce qui se passe en dehors de lui, mais uniquement de ses propres pensées,
ses propres attitudes, ses propres actions. Sartre va ainsi lutter contre la
notion de la contrainte[8],
qui sert à une excuse injustifiable pour l’homme « lâche » qui veut
se retirer de sa responsabilité politique, de cet homme de « mauvais
foi » qui ne reconnaît pas sa chance de changer le temps dans lequel il
vit. C’est ainsi que Sartre libère l’homme, en lui volant toute possibilité de
s’excuser en ayant recours à une soi-disant contrainte venue par l’extérieur.
L’homme devient ainsi condamné à être libre.
Dans « Les mains sales » nous avons une illustration vivante de
cette lutte entre, d’un côté, le
fantôme d’une prétendue contrainte ou prédisposition génétique, fataliste, qui
s’impose à l’homme en voulant le tirer en bas vers l’inertie; et, de l’autre
côté, de la volonté propre de l’homme d’exécuter des changements, de mener des
actions, malgré toute disposition contradictoire, malgré toute contrainte,
soit-elle extérieure, en forme de circonstances inopportunes, soit-elle
intérieure en forme de scrupules, de remords, de crainte, etc. Cette lutte est
exemplifiée par la situation d’Hugo, qui veut s’authentifier en tuant Hoederer,
mais qui se voit alors confronté avec toute sorte de contre-vent: Hoederer lui
dit qu’il n’est pas fait pour cela, que son fond social, son fond professionnel
d’intellectuel le rendaient impossible à lui d’exécuter une telle tâche, sa
femme qui se moque de lui, ses propres scrupules, etc. Il semble alors que Hugo
ne peut dans aucun cas faire ce qu’il avait planifié, qu’il n’est point libre,
cependant il réussit à la fin, mais dans des circonstances tout à fait
imprévues et inattendues. Or, la véritable authentification de Hugo, il ne
l’atteindra qu’à la fin du drame, lorsqu’il choisit librement de se laisser
abattre par les camarades du parti. C’est à ce moment-là, qu’il choisit
librement, contre la politique de Hoederer, pour la personne de Hoederer (car
c’est également en honneur de lui que Hugo décide ainsi), contre les plans
d’Olga de le « récupérer », c’est-à-dire, le former selon la volonté
arbitraire, changeante et capricieuse du parti (qui à ce moment-là avait adopté
la politique de Hoederer). Il préfère alors se laisser tuer par le parti au
lieu de « changer de nom », continuer de travailler sous un autre
pseudonyme, de se camoufler derrière une identité qui ne serait pas la
sienne.
Sur la page 16[9] nous
entendons Hugo dire: « … c’est drôle d’être libre, ça donne le
vertige…. ». Cela reflète la notion de la liberté à laquelle
l’homme est condamné d’après l’avis de Sartre. L’homme qui choisit cette
liberté est comme un astronaute expulsé en dehors de sa cellule spatiale dans
le vaste noir de l’espace, il doit dorénavant se débrouiller sans le soutien du
monde qu’il connaissait jusqu’avant. Pour Sartre la liberté n’est pas seulement
un choix contre une espèce d’esclavage pour une autre espèce de domination à
laquelle l’homme se soumettra alors de bonne volonté, comme cela est le cas,
par exemple, dans le christianisme, mais implique le refus de toute sorte
d’ordre existant, y inclus « l’en-soi » d’une réalité, d’une vérité
« objective » qui s’opposera à la liberté. Donc, pour être libre,
l’homme doit dire au revoir à la réalité de « l’en-soi ». Il vivra de
ce moment uniquement pour le « pour-soi », qui correspond en quelque
sorte à l’idée d’intentionnalité formulée par Husserl, ce fondateur de la
phénoménologie par lequel Sartre avait été influencé dès son séjour d’études à
Berlin. Ce « pour-soi » mène l’homme à « s’avancer tout
seul », c’est uniquement à lui-même qu’il doit une justification, il se
fiche du monde autour de lui. Ainsi Hugo explique à Olga sur la page 22:
« … L’ordre ? Il n’y avait plus d’ordre. Ca vous laisse tout
seul les ordres, à partir d’un certain moment. L’ordre est resté en arrière et
je m’avançais seul et j’ai tué tout seul et… je ne sais même plus pourquoi. »
Ceci reflète également l’idée existentialiste de l’authentification en général.
Quant à Hugo, cette plongée dans les mystères de l’authentification
existentielle est mise en contraste avec son individualisme bourgeois qu’il
avait d’après toute apparence avant d’entrer au parti: « Je respecte les
consignes mais je me respecte aussi moi-même et je n’obéis pas aux ordres
idiots qui sont faits exprès pour me ridiculiser. » (sur la page
84). La liberté sartrienne libère l’individu de sous la tutelle de potentiels
objets dominateurs qui voudraient décider pour lui. Ainsi Jessica exclame,
« avec une brusque violence », sur la page 127: « Je ne suis complice de
personne. On a décidé de moi sans me demander mon avis. » Cependant,
même en voulant s’authentifier librement, l’homme peut fort bien se retrouver
dans une autre forme de contrainte, cette fois-là d’une contrainte qui n’est
qu’en lui-même: « Si je l’ai décidé, je dois pouvoir le faire.
(Comme à lui-même, avec une sorte de désespoir.) Je dois pouvoir le faire. »
(Hugo sur la page 215).
La liberté sartrienne libère l’homme de toute prétendue forme de destin ou
de « vocation », de toute sorte d’étiquette que d’autres hommes
auraient affiché sur un. Cette conception de liberté est mise en contraste avec
le pragmatisme/réalisme de Hoederer. Pour lui, un homme ne peut point aller
au-delà de sa propre vocation, de ses dons. Au moins, ce ne sera guère
effectif. Hoederer est dans ce sens comparable au « camarade Napoléon »
d’Orwell, ce cochon du « Animal Farm », caricature sans doute de
Staline, qui fréquemment prononce les mots : « Je suis un cochon
pratique, un cochon de peu de mots », bien que le tableau que Sartre peint
de Hoederer, est une d’un homme ayant une humanité chaleureuse, et non d’un
cochon qui s’élève à la position de dictateur, tel qu’il est le cas avec le
« camarade Napoléon » d’Orwell. Ainsi nous entendons Hoederer dire
sur la page 217: « … La trahison aussi, c’est une vocation. ».
Il voit le problème de Hugo comme un problème uniquement personnel, de laquelle
il devrait se débarrasser :
« … Avec tes copains, ça s’arrangera. Le plus difficile,
c’est de t’arranger avec toi-même. » (également sur la page 217)
et il s’excusera à Karsky et le prince en ce qui concerne l’interférence
chargée d’émotions de Hugo en disant : « Aucune importance.
C’est une réaction strictement personnelle. » (page 146). Le
pragmatisme et réalisme de Hoederer se voient également dans un dialogue avec
Hugo sur la page 218: Hoederer : « … Il y a du travail à faire,
c’est tout. Et il faut faire celui pour lequel on est doué : tant mieux
s’il est facile. Le meilleur travail n’est pas celui qui te coûtera le
plus ; c’est celui que tu réussiras le mieux. » Hugo :
« Je ne suis doué pour rien. » Hoederer : « Tu
es doué pour écrire. » Hugo : « Pour écrire !
Des mots ! Toujours des mots ! ». Cette dernière
exclamation de la part de Hugo rappelle l’œuvre autobiographique « Les
mots » de Sartre, dans lequel il décrivait ce qu’il considérait à un moment
donné une véritable névrose, à savoir son activité d’écrivain produisant une
œuvre vaste. Les « mots » sont ici mis en contraste avec des
« actions » et par cette pensée Sartre préparera le chemin pour le
déconstructionalisme d’un Lacan et d’un Derrida qui formuleront des doutes
fondamentaux en ce qui concerne la possibilité de s’utiliser de la langue
humaine pour décrire quelque chose. Les « mots » eux aussi, font
partie de cette objectivité, réalité et vérité menaçante de laquelle l’homme devrait
être libéré.
Probablement cette pièce reflète également quelques pensées que Sartre se
soit fait concernant des critiques que l’on lui approchait en matière de sa
conception de liberté. On lui approchait qu’il ne se concentrait qu’au facteur
négatif de la liberté, en voyant la liberté comme une victoire sur la
contrainte. Si la contrainte disparaît, il y a donc la liberté. Les critiques
disaient alors qu’il oubliait par cela de prendre en considération des facteurs
positifs, tels que l’existence des dons, des possibilités préétablies, des
moyens pour faire une chose, des ordres, des lois, des systèmes, des
« essences » qui précèdent « l’existence », c’est-à-dire
qui soient là avant que l’homme ait fait quelque chose.
Peut être la pièce « Les mains sales » est en quelque sorte la
réponse de Sartre face à ces critiques. Il répond en mettant devant nous deux
conceptions de liberté, maintenant ce serait à nous de choisir. La conception
de liberté de Hugo est celle de Sartre, au moins celle qu’il avait jusqu’en 1945.
Pour Hugo, être libre signifie se libérer de toute forme de contrainte,
soit-elle intérieure ou extérieure. Il n’y a pas de la contrainte, il peut tout
faire, il doit seulement se convaincre lui-même. Il est également libre de
toute responsabilité, il ne pense au fond qu’à lui-même. Être libre, c’est pour
lui être en opposition avec la réalité. La réalité, il faut la surmonter à tout
prix, sinon on n’est pas libre.
La conception de Hoederer, par contre, est celle que Sartre voit dans ses
critiques et qu’il rejète, en leur donnant quand-même raison en ce qui concerne
l’applicabilité en collectivité de cette conception-là. Car, cette
conception est une qui puisse fonctionner en collectivité, tandis que celle de
Hugo ne fonctionne que pour l’individu. Pour Hoederer, être libre signifie
avoir des moyens et des ressources. En s’utilisant de ses propres forces que
l’on ait, on peut faire un « bon travail », mais on ne peut pas faire
n’importe quoi. Il faut que l’on choisisse le travail pour lequel on est plus doué.
La liberté pour Hoederer c’est de penser non seulement à soi-même, mais aussi
aux autres. Même en mourant, il protège Hugo en mentant, en se déclarant
responsable pour un acte qu’il n’ait pas commis. Être libre, c’est pour
Hoederer le savoir-faire, savoir comment on peut se débrouiller de la manière
la plus efficace dans la réalité. Il voit la réalité comme une chance, et non
pas comme une menace.
Il semble que Sartre ne soit pas totalement convaincu pour laquelle de ces
deux conceptions de liberté il devra voter dorénavant. Ceci se voit dans le
fait que Hoederer aime Hugo, et Hugo se laisse à la fin de la pièce tuer en
honneur de Hoederer, bien qu’il ne soit point d’accord avec ses schèmes
politiques. Il est donc difficile de dire avec certitude lequel de ces deux
personnages a la sympathie ultime de Sartre. Comme il avait été signalé plus
haut, il se trouvait au moment où il écrivait cette pièce dans une période de
transition.
4. La phénoménologie husserlienne et heideggérienne et quelques particularités épistémologiques dans la pensée de Sartre
La phénoménologie (ainsi que l’empirisme qui le
précède) se trouve dans une position extrême sur l’échelle épistémologique. À
l’autre extrême, opposé, se trouve le matérialisme d’un Hobbes et d’un Burke. D’après
le matérialisme le sujet n’a pas d’importance ou même n’existe pas. Tout ce qui
existe est matériel, les impressions personnelles ne sont que le résultat de
réactions chimiques dans le cerveau d’un homme. Donc le matérialisme ne laisse
aucune place pour ce que l’on pourrait appeler du subjectivisme. Tout est
objectif et tout est matériel, le matérialisme croit donc dans un objectivisme
qui exclue toute forme de subjectivisme.
La phénoménologie et l’empirisme vont à l’autre
extrémité, selon eux il n’y pas d’objet, tout ce que « existe » ne
sont que les impressions, des événements vécus personnellement, la réalité
n’existe pas au fond, bien qu’elle soit postulée formellement. Cette
philosophie croit dans un subjectivisme qui effectivement exclue toute forme
d’objectivisme, bien que cela ne soit guère formulé de telle façon.
Ce qui est pareil avec ces deux extrémités et le fait
qu’ils ne fassent pas de distinction claire entre le sujet et l’objet. Cette
distinction est cependant expressément exigée par des philosophes que l’on
pourrait grouper sous le terme « réalisme critique » et dont font
partie des penseurs comme Popper, Leibniz, Spinoza et Favrholdt.
La phénoménologie avait été développée surtout par
Husserl, mais elle est en effet une continuation de l’empirisme-inductivisme
crée par Hume et Locke et dont lequel Descartes avait mis la semence dans la
terre. C’était Descartes, qui pour la première fois depuis l’antiquité se
doutait de la validité de la notion d’une existence objective de toute chose.
Il se demandait s’il n’avait pas un démon mesquin qui l’aurait mis dans un état
de rêve ainsi qu’il n’avait qu’une impression subjective de toute réalité qui
ne soit qu’une comédie. Descartes essaye sortir de ce dilemme en postulant sa
formule bien connue : «Je pense, donc je suis ». C’est précisément là
où l’empirisme et la phénoménologie se naissent. Car, Descartes déclare donc
que le seul critère dont lequel on peut avoir confiance, c’est l’impression, la
pensée, personnelle. Or, chose qu’il oublie (et qui avait été mise en relief
par Favrholdt[10]) c’est que
le terme « donc » implique l’existence d’une harmonie préétablie,
d’une logique qu’existe en dehors de l’homme et avant l’homme, d’une
« essence qui précède l’existence ». Descartes pourrait donc dire « Je
pense, je suis », en omettant le « donc » qui implique une
objectivité vérifiable par tout le monde.
Dans « Les mains sales » cette
épistémologie flue et imprécise qui résulte de l’appartenance de la part de
Sartre à la phénoménologie, peut être clairement démontré. La distinction entre
le rêve et la réalité, entre la vérité et l’illusion disparaît. La vie devient
une comédie, une décoration trompeuse, on ne sait plus précisément où on en
est. Voilà quelques extraits du texte qui sont exemplaires pour cela :
P. 104. Hugo : « Qu’est-ce que je fais ici ? Est-ce que
j’ai raison de vouloir ce que je veux ? Est-ce que je ne suis pas en train
de me jouer la comédie ?… »
P. 109. Hugo : « …je me disais : ‘Nous jouons la
comédie.’ Rien ne me semble jamais tout à fait vrai. »
P. 111. Hugo (à Jessica) : « …Bon Dieu, quand on va
tuer un homme, on devrait se sentir lourd comme une pierre. Il devrait y avoir
du silence dans ma tête. (Criant.) Du silence !
(Un temps.) As-tu vu comme il est dense ? Comme il est vivant ?
(Un temps. ) C’est vrai ! C’est vrai ! C’est
vrai que je vais le tuer : dans une semaine il sera couché par terre te
mort avec cinq trous dans la peau. (Un temps.) Quelle
comédie ! » Jessica (se met en rire) :
« Ma pauvre petite abeille, si tu veux me convaincre que tu vas
devenir un assassin, il faudrait commencer par t’en convaincre toi-même. »
P. 123. Hugo : « Elle (la cafetière de Hoederer) a
l’air vrai quand il la touche. (Il la prend.) Tout ce
qu’il touche a l’air vrai. … je sens que le vrai goût du café est dans sa
bouche à lui. (Un temps.) C’est le vrai goût du café qui va
disparaître, la vraie chaleur, la vraie lumière. Il ne restera que ça. (Il
montre la cafetière.) Jessica (p. 124) : « Quoi ça ? »
Hugo (montrant d’un geste plus large la pièce entière.) ça : des mensonges. (Il
repose la cafetière.) Je vis dans un décor. (Il s’absorbe
dans ses réflexions.)
P. 224. Jessica (à Hoederer): « …, j’ai vécu dans un
songe et quand on m’embrassait ça me donnait envie de rire. À présent je suis
là devant vous, il me semble que je viens de me réveiller et que c’est le
matin. Vous êtes vrai. Un vrai homme de chair et d’os, j’ai vraiment peur de
vous, et je crois que je vous aime pour de vrai. … »
5. La philosophie de Sartre vue comme une religion
C’est « le vrai homme de chair et d’os » de
laquelle toute religion, y inclus le christianisme néoplatonicien, a peur, de
la même façon dans laquelle Jessica a peur de Hoederer (voir la citation de
plus haut). Toute religion nie la conception anthropocentrique de la Bible,
cette notion particulière du christianisme des apôtres, d’après lequel
l’univers n’existe qu’uniquement pour l’homme et à cause de l’homme. Ainsi,
Dieu lui-même devient homme et l’homme est vu comme ayant le potentiel
d’arriver à l’humanité de Christ où sa propre identité ne soit pas dissolue,
mais au contraire, réconciliée et renforcée.
La religion et le christianisme religieux se mettent à décomposer et à
dissoudre l’homme. L’homme doit nier son identité et renoncer à ses droits et à
sa propriété (même sa femme n’est plus à lui, elle n’est qu’un luxe, il
pourrait tout aussi de bien l’offrir à des autres, chose insinué par Hoederer
sur la page 93, où il dit à Slick : « … Que lui
demandes-tu ? … Qu’il t’offre sa femme ?… »). L’homme doit lutter par ses propres moyens
pour arriver à la fin à une divinité abstraite, non-personnelle, à une espèce
de « nirvana », une transcendance méditative et mystérieuse, une
connaissance sécrète ou bien un « rien », un « néant ».
Sartre va même plus loin, il refuse même le droit de l’homme d’avoir son
propre ego à lui. Dans son livre philosophique « La transcendance de
l’ego » de 1938, il se prononce clairement de cette manière. Pour Sartre,
l’ego n’est pas situé dans la conscience, il se trouve en dehors de la conscience,
dans le monde, l’ego est donc un « être du monde », tout à fait comme
l’ego d’une autre personne[11].
Cette dissolution de l’ego est fort semblable à ce qui se passe dans
quelques religions asiatiques, notamment dans le bouddhisme et l’hindouisme. On
pourrait dire que la philosophie de Sartre est une version européenne d’un
amalgame de quelques religions asiatiques réinventées à travers la philosophie
phénoménologique. N’est-ce pas de même manière dans ces religions asiatiques,
que l’on trouverait l’ultime liberté, à travers une négation, une abstraction,
un oubli, du « soi-même », en se perdant dans le noir d’un
« nirvana » ? N’exige-t-on pas, dans quelques-uns de ces
religions, que l’homme arrive à un moment tournant, une expérience-clef, une expérience
finale[12]
(telle que celle d’Hugo à la fin du drame), où il jète toute forme de
rationalité, d’intimité interpersonnelle, de sécurité objective, à la
mer ?
Il faut aussi se souvenir que pour Sartre il n’y a pas de la nature
humaine. L’homme qui ne s’authentifie pas par une action, par une
« existence qui précède son essence », ne possède point une nature
humaine à priori, une essence, qui lui donnerait des droits avant qu’il
ne se soit authentifié, sur laquelle il
pourrait baser son existence. L’homme se crée soi-même, il n’est pas créé d’un
dieu. Il devient homme par lui-même, sinon, le cas échéant, il ne resterait
qu’une « pauvre petite abeille » (Jessica nomme Hugo par ce terme à
plusieurs reprises), une abeille que l’on ne puisse point distinguer des autres
abeilles qui semblent être complètement identiques à elle.
Voici quelques passages qui démontrent le caractère intrinsèquement
religieux de la pensée de Sartre :
P. 106. Hoederer : « … De toute façon, tu t’occupes
beaucoup de toi. » Hugo : « Je suis dans le Parti
pour m’oublier. »
P. 151. Hugo : « Je ne suis pas lâche, mais je ne suis pas
courageux non plus. Trop de nerfs. Je voudrais m’endormir et rêver que je suis
Slick. … »
P. 156. Hugo, saoul : « …Je ne voudrais pas
être à ma place. Oh ! mais non. ça
n’est pas une bonne place. Ne tournez pas ! Le tout c’est d’allumer la
mèche. ça n’a l’air de rien mais
je ne vous souhaite pas d’en être chargés. La mèche, tout est là. Allumer la
mèche. Après, tout le monde saute et moi avec : plus besoin d’alibi, le
silence, la nuit. À moins que les morts aussi ne jouent la comédie. Supposez
qu’on meure et qu’on découvre que les morts sont des vivants qui jouent à être
morts ! On verra. On verra. Seulement faut allumer la mèche. C’est le
moment psychologique… »
P. 174. Hugo : « Un meurtre, je dis que c’est
abstrait. Tu appuies sur la gâchette et après ça tu ne comprends plus rien à ce
qui arrive…. »
P. 196. Hoederer : « … Toi, je te connais bien, mon petit,
tu es un destructeur. Les hommes, tu les détestes parce que tu te détestes
toi-même, ta pureté ressemble à la mort et la Révolution dont tu rêves n’est
pas la nôtre : tu ne veux pas changer le monde, tu veux le faire sauter. »
« Les mains sales » est en effet un drame autobiographique.
Sartre y décrit ses propres luttes intellectuelles en relation avec son entrée
dans un parti « révolutionnaire » en 1948. Il y met en contraste sa
version du marxisme idéal à lui, un marxisme qui d’après son avis n’ait point
d’avenir sans qu’il n’y soit pas incorporé l’existentialisme. Sans
existentialisme le marxisme ne pourra pas fonctionner et Hugo en est le
représentant dans le drame. Hoederer représente le pragmatisme matérialiste qui
a infiltré le marxisme pur et qui est en train de le déformer. Cependant,
Hoederer mène une politique qui est applicable en collectivité, tandis que la
phénoménologie d’un Hugo mène à un solipsisme qui isolera l’individu de la
possibilité d’agir en responsabilité envers le monde autour de lui. Sartre
rejète tous les deux caractères, ce qu’il veut est une solution intermédiaire;
une philosophie politique qui unira l’humanisme et le sens de responsabilité
d’un Hoederer avec l’attitude non-compromitteuse, la capacité de dire
« non », d’un Hugo. La fin tragique, qui est caractérisée par une
espèce d'unisson métaphysique entre Hugo et Hoederer (Hugo se suicide en
honneur de la personne de Hoederer et en même temps en proteste contre la
politique de Hoederer) où ces deux personnages se fondent ensemble, marque le
désir de Sartre d’arriver à cette synthèse entre le matérialisme et l’idéalisme
sur le plan philosophique qui pourrait être mise en action sur le plan
politique. Il semble que Sartre ait de la sympathie pour les « hommes
pratiques » du parti qu’il vient de joindre, y voulant en même temps
apporter un fondement philosophique plus conséquent, il désire que ses
nouvelles camarades aient « de la suite dans leurs idées ».
À retour vers la liste de
textes en français
À retour vers la page française de « l’Église de
Réforme Continuelle »
[1] Orwells frygt og håb – Per Stig Møller,
1983
[2] p. 163, “Connaître Sartre”, Laurent
Gagnebin, Marabout Université, 1972
[3] p. 85, “Den franske eksistentialisme –
Introduction à Sartre, Beauvoir, Camus » Steen Eiberg, Vivian Nedergaard,
forlaget systime, Herning, 1985
[4] p. 139, “Connaître Sartre”, Laurent
Gagnebin, Marabout Université, 1972
[5] p. 139, “Connaître Sartre”, Laurent
Gagnebin, Marabout Université, 1972
[6] p. 160, “Filosofie – manual pentru licee,
editura didactică şi pedagogică, Bucureşti,
1990, Ministerul Învăţămîntului şi Ştiinţei,
Problema libertăţii (autor: Adrian Iliescu – Libertatea umană in
perspectiva antropologiei filosofice)
[7] L’apologiste chrétien Francis A.
Schaeffer attire à plusieurs reprises l’attention sur ce fait – The Complete
Works of Francis A. Schaeffer – Crossway Books, Westchester, Illinois, 1982,
voir index alphabétique à la fin du 5ième tome.
[8] p. 160, “Filosofie – manual pentru licee,
editura didactică şi pedagogică, 1990,
Bucureşti, Ministerul Învăţămîntului şi
Ştiinţei, Problema libertăţii (autor: Adrian Iliescu –
Libertatea umană in perspectiva antropologiei filosofice)
[9] Dans l’édition Gallimard de “Les mains
sales”, apparue en 1948.
[10] David Favrholdt “Erkendelsesteori – Problemer, Løsninger,…” Odense Universitetsforlag 1994
[11] S. 27 i
“Jean-Paul Sartre – Fordømt til frihed – Eksistentialistiske tekster”, i
et uddrag af en dansk oversættelse af teksten (Ego’ets transcendens).
[12] La notion de « l’expérience
finale » sera développée de Jaspers, un autre philosophe existentialiste,
qui à ce propos se voyait contraint d’avertir ses étudiants de ne pas se
suicider.